Le précariat contre le salariat

Trente ans de chômage de masse, trente ans de sigles cabalistiques, trente ans de contrats précaires au rabais et une situation de l’emploi qui empire malgré tout.
Malgré tout… ou grâce à?

L’idée est simple : face à la pénurie d’emploi, l’État, non interventionniste par ailleurs, déploie des subventions pour inciter les entreprises à embaucher.
C’est sûrement parce que je ne suis pas économiste que je ne vois pas le rapport de cause à effet. Mais il paraît que rendre l’emploi moins cher permet de créer de l’emploi. C’est une théorie économique qui le dit. Si je pousse cette logique jusqu’au bout, je me dis que le rétablissement de l’esclavage seul devrait permettre le retour au plein emploi.
Mais je ne vais pas me répéter : je ne suis pas économiste, je ne suis qu’un petit étron fulminant qui bougonne dans un obscur recoin de la blogosphère.

Admettons que pour créer de l’emploi, il faut le subventionner.

On peut toujours se référer aux emplois de service. Comme le souligne le Libé du 3 janvier 2007 :

Contrairement aux emplois industriels, où la cadence peut être sans cesse accélérée, les services de proximité ont une productivité stagnante : les employés sont obligés d’être en relation directe avec les usagers, il y a un «temps de contact» que l’on ne peut pas réduire. D’ailleurs, si la croissance française est aujourd’hui deux fois moindre que dans les années 60, c’est notamment à cause de la faible productivité des services. Mais, si ces emplois ne génèrent pas de gains de productivité, comment les financer ? Là, deux modèles s’opposent : soit on baisse les rémunérations des employés des services à la personne (en France, elles sont inférieures à celles des emplois industriels), quitte à multiplier les travailleurs pauvres ; soit on décide d’augmenter les prélèvements (impôts sur le revenu ou cotisations patronales) pour financer le secteur, comme le font certains pays scandinaves.

Effectivement, comment développer des emplois qui répondent à des besoins réels mais peu ou pas solvables? On ne peut compter sur le marché privé, qui est là pour faire des profits. Ni sur l’État, qui pour calmer les complaintes du secteur privé sur la supposée cherté de son train de vie, s’engage à réduire toujours plus ses effectifs de fonctionnaires. Pourtant, un secteur d’activités non rentables mais socialement nécessaires, c’est pile-poil un service public. Mais l’idéologie ne s’y prête pas des masses.

Logiquement, l’État se défausse sur les collectivités locales, lesquelles encouragent les citoyens à se prendre en main et à monter des structures associatives pour mettre en place les emplois non rentables qui seront donc subventionnés par l’État grâce aux subventions inhérentes aux contrats aidés à sigle. Lumineux, non? Du coup, on a un pseudo service public financé par la collectivité mais qui fait semblant d’appartenir à la sphère marchande. Le problème, c’est qu’il s’agit de personnes que l’on subventionne, pas d’emplois! Et que des personnes accédant directement à la sphère marchande amènent dans leur valise des subventions souvent massives et toujours bienvenues.

Le premier effet pervers

Donc, un emploi aidé n’est pas subventionné pour lui-même, mais en fonction du statut de précarité de la personne qui l’occupe. Il parait que c’est pour rapprocher de l’emploi les personnes qui en sont durablement exclues. C’est sympa, comme principe. Sur le papier.
Parce que dans les faits, cela conduit à deux choses : à réserver prioritairement les emplois non rentables aux personnes éloignées de l’emploi, en faisant abstraction de leurs formations, compétences, expériences et aspirations et en faisant l’impasse sur les causes de l’éloignement. Ensuite, cela induit une compétition féroce entre les travailleurs cibles, puisque les aides sont graduées en fonction de divers critères d’employabilitité qui évoluent au fil des besoins politiques : plutôt des vieux, plutôt des jeunes, plutôt sans bac, plutôt ceci ou cela. En fonction de ces critères sur lesquels les postulants n’ont aucune maîtrise, ils reviendront plus ou moins peu chers à la structure qui compte les employer. Et qui veut optimiser ses coûts. Et qui, à compétences égales, va privilégier le plus subventionné. Voire juste regarder le pourcentage de prise en charge du postulant en dehors de toute autre considération.

Ainsi donc, les emplois aidés, censés aider les exclus du travail à reprendre le train en marche, sont des machines à exclure et à discriminer les exclus! Magnifique!

Le deuxième effet Kiss Cool

Comme je le rappelle, ce sont les personnes qui sont aidées, pas les emplois. Les subventions sont attachées à l’employé, pas au poste. Là où ça devient drôle, c’est qu’elles sont toujours limitées dans le temps! Souvent dégressives. Elles sont donc le plus souvent subordonnées à des emplois à durée limitée. Forcément. Ce qui est absurde si on réfléchit en terme d’emploi à faible valeur ajoutée. Cet emploi ne se valorise pas dans le temps. Le salaire du gars non plus[1]. Par contre, son coût s’amplifie avec le temps qui passe. Et le pourcentage de prise en charge qui diminue. Si le bilan financier de l’association est équilibré pendant le temps de prise en charge plein pot du salarié aidé, les comptes vont s’éroder au fur et à mesure que le temps passe et que la part salariale laissée à la charge de l’employeur s’alourdit. Or, on ne peut compenser cette augmentation des coûts par une augmentation de la productivité. Impasse.
Heureusement, les subventions étant liées aux personnes, pas au poste, il suffit de lourder le mec qui devient cher pour en reprendre un subventionné plein pot à la place. Et comme il s’agit là de CDD, ce n’est guère compliqué ou coûteux. Ainsi nous avons des emplois qui sont toujours subventionnés, grâce à la noria des contrats aidés.

Alors qu’ils sont censés rapprocher les exclus du travail triomphant, les emplois aidés les fixent durablement dans la précarité qu’ils rendent nécessaire. Tout cela revient seulement à gérer la place de chacun dans la file d’attente qui ouvre l’accès au jeu de chaises musicales qu’est devenu l’emploi.

Le summum du chef d’œuvre

Mais là où le dispositif des emplois aidés surclasse tout autre montage destiné à atomiser le salariat, c’est qu’il fait directement entrer en concurrence les salariés aidés avec les fameux insiders, ceux qui se sont engoncés dans le Saint-Graal du salariat : le CDI à temps plein. Parce que même payé au SMIC, un salarié standard est toujours nettement plus coûteux qu’un gus subventionné qui peut ne revenir qu’à 100€/mois, tout compris. On s’inquiète du dumping social des Chinois, sans voir qu’il est déjà à l’œuvre chez nous, sous notre nez et parfois même sur le poste de travail à côté du sien.
Ainsi, à qualification, compétence, formation et expérience équivalentes, on peut avoir côte à côte un mec à 1500€/mois et un autre à 100€. Et qui le restera. Si l’on prend soin de le changer souvent. La question devient : comment se débarasser du mec cher pour le remplacer par 2 ou 3 gars qui ne coûtent rien?

Comme le clamait en son temps le célèbre marchand de godasses : il faudrait être fou pour dépenser plus!

Donc, non seulement les précaires sont en concurrence entre eux, mais ils sont surtout en concurrence faussée[2] avec les salariés bénéficiant de contrats de droit commun. Lesquels ne peuvent être licenciés économiques si l’on souhaite les remplacer dans l’élan par un crevard[3]. Dont la plupart bosse bien et sans faille depuis des années et pour lesquels il sera difficile de trouver une faute justifiant un licenciement[4]. On imagine très bien la suite.

Surtout qu’un salarié de droit commun vidé est immédiatement recyclé par le système… en nouveau précaire. Quelques mois de harcèlement chômiste croisé de l’ANPE et des ASSEDICS plus tard, il sera lui-même devenu éligible[5] pour un contrat aidé. On peut même imaginer qu’il pourrait reprendre son boulot d’avant! De temps en temps…

Nos gouvernants continuent depuis 30 ans à pondre des contrats aidés pour soi-disant lutter contre le chômage, sans se préoccuper d’évaluer réellement ce type de dispositif. Ils créent de fait un précariat de masse qui érode le salariat traditionnel, et ce, en toute tranquillité et parfois même avec la bénédiction des principales victimes de ce système qui croient[6] qu’il s’agit là de leur porte de sortie vers la stabilité et hors de la pauvreté. Et les salariés, au lieu de sentir ployer la branche légale sur laquelle ils sont assis[7] toisent de haut leurs futurs-ex-amis chômeurs en les encourageant à signer pour ces sous-contrats sur l’air de c’est toujours mieux que rien!

Chapeau bas!

Notes

[1] il est généralement maintenu au plancher, puisque la plupart des subventions sont basées sur le SMIC

[2] par les subventions

[3] En théorie, il existe une période plus ou moins longue pendant laquelle une entreprise ne peut par embaucher de nouveau après un licenciement économique. ce qui est logique. Puisqu’en théorie, si on vire un gars parce qu’on ne peut plus payer, ce n’est pas pour en reprendre un juste après. Mais les contrats zarbis permettent bien sûr de déroger toujours plus.

[4] je pense que la montée en puissance du harcèlement sur le lieu de travail ne doit rien au hasard!

[5] quel beau mot pour raconter une si triste réalité!

[6] dans un premier temps, car à l’usage, ce genre de certitudes s’éfrite

[7] une fois que le précariat aura majoritairement remplacé le salariat, il n’y aura plus beaucoup d’effort à fournir pour terminer de totalement vider de sa substance l’insolent petit code du travail!

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10 réponses à “Le précariat contre le salariat

  1. Epatant decryptage de la realite sociale !
    C’est meme l’utilisation de ces contrats aidés mais trop peu rémunérateurs qui permet aux gouvernements (notamment le précédent et celui-ci) de prétendre à une baisse du chômage. Alors qu’en fait, c’est la précarité générale qui s’installe !
    🙂

  2. Pingback: Intox2007.info, blog politique

  3. Agnès,
    Ton billet ressemble à une attaque en règle contre les associations utilisant les emplois aidés. J’ai été responsable associatif (trésorier régional d’une association nationale « d’éducation populaire ») qui utilisait des emplois aidés parce que c’est la seule solution que nous avions (à part faire subventionner des projets, mais ça revient au même !). Les associations ne sont pas des employeurs exemplaires, il n’empêche que les boulots créés en sont de vrais boulots, ayant une vraie utilité (sociale en l’occurrence).
    Les boulots étaient généralement occupés par des jeunes issus de l’association qui avaient eu pour seul tort… de croire un peu trop au bénévolat et de s’enfermer dans l’association plutôt que dans les études ! Tous les employés étaient encouragés parallèlement à faire des formations et nous avons toujours bien indiqué aux jeunes que passé 27 ou 28 ans, le métier d’animateur n’avait pas beaucoup d’avenir chez nous.
    Parallèlement, nous embauchions du personnel administratif avec des contrats de type CES, choisis parmi des « vieux militants » sans boulot, ce qui leur permettait de remettre un pied dans la vie professionnelle (ce qui, je reconnais, n’a jamais débouché sur grand-chose).
    Enfin, nous n’avons jamais sélectionné un employé selon les avantages du type de contrat que nous pouvions lui offrir, mais uniquement selon ses compétences, les besoins de l’association et les capacités du type à évoluer.

  4. En effet, la démonstration est argumentée (on peut sans doute réfuter certains enchaînements logiques mais je ne m’y risquerais pas, trop compliqué pour moi) et semble établir une volonté politique de précarisation, ou sinon une belle persistance dans l’erreur.
    En revanche, je me demande si cette analyse de la précarité ne tendrait pas à réduire l’utilité (voir la vie) au seul emploi salarié permanent. Hors de la sécurité de l’emploi, pas d’avenir assuré.

    Que faisaient non aïeux en hiver, quand la terre sommeillait et n’avait pas besoin de leur travail ? Autre chose (réparer, raconter, se reposer…). Il ne leur venait pas à l’idée de questionner leur utilité pendant cette période. Ni de se battre contre l’hiver.

    Je ne dis pas qu’il faut se résigner à la précarité. Plutôt qu’il est possible de changer d’angle (il paraît qu’on dit paradigme) pour considérer l’emploi salarié comme une composante de l’utilité de chacun. Puis se convaincre – et convaincre les précaires – de l’utilité du temps libéré par le non-emploi.
    Mais seul, c’est impossible. D’autant que c’est en général le précaire qui se retrouve seul (voir les messages de Fanette et leurs réponses) à douter de lui et des autres.
    Alors, de la précarité comme source de rebond vers une nouvelle façon de vivre ensemble ? J’aimerais…

  5. Pingback: Le Monolecte

  6. À Nicolas : j’attaque le système des emplois aidés et la manière dont ils s’imposent dans certains secteurs d’activité. Oui, ce sont de vrais emplois à pourvoir dans les associations et si tu lis bien, tu verras que je ne dis rien d’autre, par contre, face à ces vrais emplois, il n’y a pas de vrais salaires et de vrais statuts de travailleurs.
    Quant à l’arbitrage en fonction du taux de prise en charge, je l’ai vu employé comme mode de recrutement.

    Les associations sont de grandes consommatrices de précaires, parce que leur mode de financement l’exige, et c’est ce que je dis aussi ici : on subventionne les personnes en fonction de leur statut et non les emplois. Et de moins en moins les activités.
    Logiquement, les associations devraient être subventionnées en fonction des activités programmées. Mais ce type de subvention s’est raréfié et les démarches pour les obtenir sont de plus en plus complexes. Or, le secteur non marchand, comme son nom l’indique, ne peut s’auto-financer… à moins de ne plus se concentrer que sur les actions les plus rentables, en mettant de côté les publics non solvables.

    J’ai un ami qui a démissionné d’une structure jeunesse pour cette raison. À l’origine, la structure existait pour offrir un accueil de qualité pour les enfants de foyers modestes. Mais au fur et à mesure que les subventions ont baissé, ils ont recentrés leurs actions vers une offre de loisirs plus attractifs et coûteux pour les familles. Aujourd’hui, c’est devenu une sorte de club de vacances pour les familles aisées du coin, avec équitation, voile, para-pente, etc, tout en restant association et en refusant bien sûr les familles modestes qui n’ont plus de possibilités de loisir pour leurs enfants.

    Je ne dis pas que c’est de la faute aux associations, cette marchandisation de leur action, je dis que l’assèchement progressif des subventions aux activités les a réduites à ce genre de choix : travail au rabais ou marchandisation des prestations.

    De par leur structure, les emplois aidés (statut et salaire précaires) ont été concentrés dans le secteur non marchand, à savoir les collectivités locales et les associations. Du coup, ce sont devenus des trappes à précarité.

    Maintenant, grâce aux nouvelles propositions de démontage du CDI par le MEDEF, nous avons toutes les chances de voir la précarité s’étendre à l’ensemble des secteurs d’activité.

    Au sujet de l’extension du domaine de la précarité, on peut toujours lire l’excellent travail de décryptage et de traduction de Stephan, un actuchomiste, au sujet de la gestion des précaires en Allemagne.

  7. Agnès,
    On diverge « un peu » par rapport à l’objet du billet, mais je crois qu’il y a eu un tournant vers le milieu des années 90 (je dois avouer que depuis 97 ou 98 j’ai laissé tombé) : les associations sont progressivement devenues subventionnées en fonction de leurs objectifs et non plus en fonction de « leur fond ». « Mon » association ne recevait plus de subventions pour les activités au quotidien, mais, comme tu le dis, pour l’organisation de rafting en Roumanie.
    Il en ressort que les structures administratives de l’association (un peu sous ma houlette en tant que trésorier régional) passaient plus de temps à monter des dossiers de projet pour récupérer des sous d’à donner les moyens aux animateurs (bénévoles ou non) de bosser normalement ! (l’inertie des structures nationales par rapport à ce fait – la gestion devenait plus utile que l’animation – est une des causes de mon départ).

  8. Un petit mot en passant : ce problème des emplois subventionnés n’est pas propre à la France. En Belgique, on a aussi une pléthore de plans pour aider les chômeurs à se remettre à l’emploi qui consiste en gros à offrir une part des cotisations sociales à l’employeur pour un temps limité et forcément, ça joue aussi aux chaises musicales. Deux exemples : le plan Rosetta (du nom d’un des films des frères Dardenne) qui consiste à aider les jeunes sans diplômes à trouver un premier emploi… Naturellement, après la fin du premier contrat, le jeune se retrouve dans la même situation de chômage puisque les entreprises préfèrent engager un autre Rosetta. Et le plan Activa qui set à activer (ho le vilain mot) les chômeurs de longue durée et qui est appliqué après deux ans de chômage. J’ai une amie qui travaille comme aide-soignante dans les maisons de repos et ils n’engagent que des Activa … Bref, un contrat d’un an ou deux, puis deux ans de chômage, telles sont les perspectives dans le métier.

  9. Je n’ai qu’un mot à dire: épatant!
    Et d’ajouter les stages à la liste… Je n’aurais pas mieux expliqué pourquoi nous avions tiré la sonnette d’alarme sur les stages: le stagiaire est un autre type de travailleur pas cher (« il faudrait être fou pour dépenser plus ». La discrimination entre précaires joue à plein là aussi : par rapport au jeune diplômé en recherche d’emploi, celui qui poursuit ses études a pour l’entreprise beaucoup d’attraits: il a le statut étudiant, donc la sécurité sociale étudiante, parfois une bourse qui permet au stagiaire de survivre pendant un stage non rémunéré, autant de coûts en moins pour l’entreprise). Et c’est ce qui peut amener des jeunes (diplômés ou pas) en galère à se réinscrire en fac pour faire le « dernier » stage, celui qui les fera entrer durablement dans le monde du travail. Mais comme pour les emplois aidés, il est plus rentable de prendre un nouvel étudiant en stage 6 mois ou un an plus tard que d’embaucher celui qu’on a sous la main. Et retour à la case départ. Et là aussi, on entend partout le sempiternel « c’est toujours mieux que rien », car la valeur travail est tellement ancrée dans les esprits que mieux vaut travailler pour moins que le RMI que de ne rien faire… sinon, comment expliquer le trou sur son CV??? Personne ne rêve de commencer sa carrière par un trou béant…

  10. Pingback: L’enfer administratif français « Ne Cede Malis

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