Faire les présentations

Se présenter et donner une définition de la précarité. Tel est le but de ce billet. Pas facile…
Il y a peu, je participais à une réunion de blogueurs. Bizarrement, c’était à l’initiative d’un membre du gouvernement, Laurent Wauquiez.
Ce jour là, j’ai discuté avec des blogueurs. L’un d’eux, après s’être présenté (en déclinant son nom et sa profession), s’est tourné vers moi. J’ai lancé:

_ Bonjour, Eric, j’écris le blog « crise dans les médias ».

Dans une réunion de blogueurs, de quoi d’autre parle-t-on? Mais mon interlocuteur d’insister:

_ Et sinon, dans la vie, tu fais quoi?

_ Je suis blogueur!

Vous noterez ma mauvaise foi. L’autre questionna:

_ Tu veux dire que tu recherches un emploi?

_ Non, j’ai un boulot.

_ Et donc, c’est quoi?

_ Disons que je suis blogueur…

Mon interlocuteur dissimula mal son agacement. Je le comprends.

Vous-mêmes, vous devez vous dire: pourquoi il ne se présente pas, tout simplement?

Le problème est là. Un précaire est un homme qui ne peut pas se présenter. C’est tout.

Tiens, voilà une bonne définition de la précarité. La précarité, c’est ne pas pouvoir se présenter. Du moins, pas simplement. Un médecin dit: « je suis médecin ». Mais quelqu’un qui accumule des bouts de contrats par-ci par-là, il fait comment pour rassembler tout cela en une identité?

De fait, difficile de se représenter la précarité. Pour qu’un autre puisse se re-présenter qui je suis, il faut d’abord que je me sois présenté.

Bref, un précaire est difficile à situer. Pour le meilleur et (pas toujours) pour le pire.

Dans l’Anquitité grecque, je crois qu’on utilisait le mot atopos pour désigner celui qui n’est pas assigné à un lieu, celui qui est inclassable. Selon Platon, l’atopos par excellence, c’est Socrate.

Ainsi, le précaire serait philosophe, sans le savoir? Mais alors, vraiment sans le savoir…

Eric Mainville

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23 réponses à “Faire les présentations

  1. La précarité, c’est camper au bord du vide.

  2. Eric, c’est exactement ça. Merci de l’avoir dit si clairement.

  3. Je pense que te présenter comme « blogueur » était une excellente présentation. C’est le fil continu de ta vie, ton blog, et c’est donc ce qui fait que tu existes pour de vrai. Quand on est précaire, on est un kleenex, et c’est plutôt désespérant, ou au moins, ça n’aide pas à garder (reprendre) confiance en soi….
    Toi, c’est le blog, pour d’autres, ce sera un engagement dans une assoc, peut importe laquelle, du moment qu’elle tisse quelque chose dans le temps….
    Bon courage à tous !!

  4. @omelette,

    Merci.

    @zab,

    oui, il y avait un peu d’ironie…

  5. Je peux comprendre que tu te présentes comme blogueur dans la mesure où tu es à une réunion de blogueur. Après, que tu sois instit, employé de banque, cadre dans l’industrie ne change rien, tu es blogueur et invité en tant que tel.

    Ce que je comprends moins, c’est que tu donnes l’impression de te complaire dans ta situation de précaire (si tu l’es) pour illustrer les propos de ton article qui est juste. En tout cas, c’est comme ça que je le comprends (je dois pas être bien réveillée, j’ai passé une sale nuit, j’ai un sommeil précaire, merci les enfants !) et je te le dis simplement.

  6. Dire que quelqu’un qu’il est dans une situation précaire induit que la notion de précarité est claire. Vrai sujet mais pas à l’ordre du jour ici donc passons.
    Moi je vois surtout deux choses dans ton papier :
    1/ la bêtise de ton interlocuteur – passons la aussi
    2/ la réussite de notre société à culpabiliser ceux qui n’arrivent pas à se situer dans les critères que cette même société nous impose. Je dis culpabiliser car si ce sentiment n’était pas si sousentendu que ta note serait en fait sans objet, ce qui serait alors de mon point de vue, dans la normale.

  7. Poignante et pertinente présentation. Rien à rajouter.

  8. La Précarité, c’est :
    La haute voltige du désespoir et de l’oubli !
    L’idée fantasque d’une reconnaissance !
    La punition du capitalisme !
    L’exclusion des mal chanceux !
    Une révolte silencieuse que l’on étouffe à coup de sanctions !
    Infliger le plus pervers des châtiments !
    Et je pourrais continuer ainsi pendant longtemps tellement il y a dire…
    Nous sommes tous responsables de ces laisser pour compte et j’ai honte de ne rien pouvoir changer pour eux…
    Sincèrement
    DJ

  9. Atopos…atypique ? hors classement ? hors norme ?…

    « Joli « billet,simple et touchant,
    qui souligne combien l’identité est liée à l’activité professionelle, et pourtant…
    ETRE, c’est être jeune,vieux,beau,moche,stupide,drôle,sensible,jaloux,riche,pauvre,marié,père,fils,voisin,citoyen,responsable…
    mille manières de décliner son identité!
    Ca me fait penser à ces femmes qui ne travaillent pas et qui, comme pour s’en justifier, se disent « mères au foyer »,comme si le fait d’être mêres les déchargeait de la culpabilité de ne pas travailler!
    les « inactifs »…quel mot péjoratif!
    comme si l’activité réduisait le genre humain à sa capacité au travail!c’es réducteur;
    quel poids sur les épaules, si lourd que l’on ne puisse plUs se présenter,ETRE QUELQU’UN ,parce qu’exlu du « monde du travail »?
    quelles représentations ?
    inactif:inutile,paresseux,parasite???
    il est temps de faire évoluer ce représentations péjoratives fondées sur des à priori, des jugements de valeur qui ne correspondent,comme la généralité, bien souvent pas à la réalité quotidienne des gens concernés;

    j’ose croire que la valeur de l’être humain ne se réduit pas à l’exercice d’in travail!!

  10. Atopos…atypique ? hors classement ? hors norme ?…

    « Joli « billet,simple et touchant,
    qui souligne combien l’identité est liée à l’activité professionelle, et pourtant…
    ETRE, c’est être jeune,vieux,beau,moche,stupide,drôle,sensible,jaloux,riche,pauvre,marié,père,fils,voisin,citoyen,responsable…
    mille manières de décliner son identité!
    Ca me fait penser à ces femmes qui ne travaillent pas et qui, comme pour s’en justifier, se disent « mères au foyer »,comme si le fait d’être mêres les déchargeait de la culpabilité de ne pas travailler!
    les « inactifs »…quel mot péjoratif!
    comme si l’activité réduisait le genre humain à sa capacité au travail!c’est réducteur;
    quel poids sur les épaules, si lourd que l’on ne puisse plus se présenter,ETRE QUELQU’UN ,parce qu’exlu du « monde du travail »?
    quelles représentations ?
    inactif:inutile,paresseux,parasite???
    il est temps de faire évoluer ce représentations péjoratives fondées sur des à priori, des jugements de valeur qui ne correspondent,comme la généralité, bien souvent pas à la réalité quotidienne des gens concernés;

    j’ose croire que la valeur de l’être humain ne se réduit pas à l’exercice d’in travail!!

  11. Cat,

    Heureusement que la valeur de l’être humain ne se réduit pas à sa capacité à placer correctement un espace après les virgules pour que les commentaires WordPress ne partent pas en rideau quand on les consulte avec Internet Explorer.

    Signé : Nicolas, Typographe maniaque.

  12. Nicolas,

    BLLLLHHH!!!!!! : je te tire la langue,

    tu es un maniaque obsessionel,NA!

  13. Nicolas,
    et puis ta signature ne tient pas: « Typographe » n’est pas un nom propre et il ese situe après une virgule, DONC, pas de majuscule ! NAN MAIS§

  14. ‘La précarité, c’est ne pas pouvoir se présenter.’

    Je ne suis pas d’accord. On peut ne pas avoir d’emploi mais en général quand même on a un métier.
    Lorsque j’ai été licencié du cabinet comptable où je bossais depuis 8ans, je me suis retrouvé au chômage mais j’étais toujours comptable.
    – Tu fais quoi dans la vie ?
    – je suis comptable mais là, je cherche du boulot.

    pas de problème.

    ‘Tu veux qui que tu recherches un emploi?’

    Je voudrais pas être maniaque moi non plus mais là, il doit manquer des mots..

  15. Un billet qui précise, comme le fait bien remarquer Didier, qu’on est précaire d’abord en regard de la société.
    Quand nous serons tous précaires, précarisés par un programme visant à liquéfier (plus que fluidifier) le marché du travail, nous devrons en effet trouver autre chose que nos boulots transitoires pour nous présenter.
    On verra donc d’un côté les solides (pas précaires) et de l’autres les solidaires (précarité oblige).
    Je rêve, ou bien ?

  16. Don Lo,
    il me semble que l’on peut être « solide » et « solidaire » à la fois, c’est même indispensable, non ?

  17. Je crois que tu mets le doigt sur quelque chose de très vrai. C’est peut-être même ce qui me pose le plus problème depuis que je ne peux plus dire que « je suis étudiante »: l’impossibilité de me présenter en deux mots, de la manière dont on attend que je me présente quand on me demande « qu’est-ce que tu fais dans la vie? ». J’ai souri au mot « atopos ». Ca m’a fortement rappelé un prof de maths en prépa qui me jugeait atypique. Et en même temps, n’est-ce pas déprimant de ne se définir que par sa profession? Est-ce qu’on connaît mieux quelqu’un une fois qu’il a dit « je suis commercial », « je suis secrétaire »,  » je suis inspecteur des impôts »? C’est surtout la porte ouverte aux préjugés de toutes sortes. Même moi qui suis ingénieur (dans le sens où j’ai le diplôme et donc le titre) j’ai toujours un mouvement de recul face à un autre ingénieur, que j’assimile malgré moi aux specimens les plus prétentieux et immatures de mon ex-école.
    La précarité amène souvent à remettre en question ces étiquettes, qui en fin de compte disent très peu des personnes qui les portent.

  18. @L’intello du dessous,

    « Et en même temps, n’est-ce pas déprimant de ne se définir que par sa profession? Est-ce qu’on connaît mieux quelqu’un une fois qu’il a dit “je suis commercial”, “je suis secrétaire”, ” je suis inspecteur des impôts”? »

    Eh oui! Mais pour certains, l’identité stable, valibée par le social, est un refuge, un gage d’existence, tout simplement.
    Et tu poses bien la question du choix: le « précaire » choisi, à un moment donné, de s’abstraire de toutes ces indentités figées auxquelles on veut l’assigner. Ou alors ce n’est pas un choix… Difficile de trancher cette question.

  19. Cat : c’est vrai que j’opposais solide à solidaire pour le plaisir du mot. Mais ces solides dont je parlais sont ceux qui ne seront jamais touchés par la précarité, puisqu’ils la créent ou l’entretiennent à leur profit. Solidaires, ils le sont : entre eux, pour éviter de chuter comme des dominos.
    La solidarité des précaires passera (j’espère) par d’autres chemins, comme le fait de voir en tout autre un soi à préserver.

  20. Don Lo,
    J’aime beaucoup ta dernière phrase;

  21. Je ne pense pas que ce soit un choix. C’est plus souvent une impossibilité à se couler dans le moule de ces identités qui mène à la précarité. Les raisons de cette impossibilité sont multiples, sociales, culturelles, psychologiques. Le choix arrive ensuite (mais je ne sais pas non plus si c’est un choix) de souffrir de cette absence d’identité stable en se disant « je ne suis rien, je suis un paria, je suis un marginal, je ne suis pas comme les autres, je suis un raté » ou en remettant en cause la pression sociale qui souhaite que tout individu ait une identité stable, un moyen de le ranger dans une case bien définie. Et il y a très souvent un mélange des deux, ou une alternance des deux; en même temps la honte de ne pas pouvoir dire « je suis cela » et la conscience salutaire de ne pas être « que cela ».

  22. @l’intello du dessous,

    Oui, c’est un mélange des deux. L’individu se fait, se produit lui-même, mais au départ il est produit par son milieu. Et, finalement, la marge de choix, la zone de libérté, n’est pas si large que ça.

  23. Bel article Eric !
    Il n’y a guère Loïc qui ne pige pas que passé un certain stade, il s’agit de trouver un job, n’importe lequel et que c’est bien le travail qu’on veut, sans importance pour le métier.
    Il faudrait que je parle de ma banque par rapport à ma précarité, ça me semble tout aussi révélateur…
    🙂

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