Bologne, précarité et décadence

Ce texte m’a été envoyé par une amie. Céleste est son nom de blog. Cette française vit à Bologne, en Italie. Une manifestation contre la précarité s’est déroulé dans cette ville le 20 octobre. Céleste revient sur l’identité de cette ville et comme cette identité s’est progressivement délitée…

Il fut un temps, où, à Bologne la rouge, la liberté courait joyeusement sous les arcades.

Elle devait son surnom au courage des partigiani communistes qui avaient lutté contre l’occupation allemande, puis géré la ville, ce qui fait qu’à Bologne il y a une via Rosa Luxembourg et un viale Lenine.

Son importante université, la plus ancienne du monde occidentale, dont les bâtiments sont disséminés au cœur de la ville a toujours attiré des étudiants venus de toute l’Italie, particulièrement du sud,

Au milieu des années 70 on se bousculait aux cours d’Umberto Ecco, les transports publics étaient gratuits, les soins médicaux aussi. Une jeunesse estudiantine enthousiaste, des professeurs hautement éclairés, des artistes et écrivains donnaient à la ville un cachet particulier, d’intellectualisme et de liberté.

Mais en 1977 des remous agitent l’Italie et alors que les étudiants bolognais défilent en réclamant l’imagination au pouvoir, l’un d’entre eux est abattu par la police.

En quelques heures les jeunes se mobilisent et occupent les bâtiments publics.

Une semaine plus tard l’armée déploie ses tanks dans la ville.

Le mouvement étudiant est brisé et le vent de liberté qui courait sera progressivement étouffé sous la bien-pensance.

Trente ans après, Bologne est une grosse ville bourgeoise et riche qui regarde les étudiants de travers alors que leur louer au noir et fort cher des appartements minables constitue une source de revenus non négligeable pour de nombreuses familles de bolognais de pure souche.

Les mêmes observent aussi une méfiance non dissimulée envers les étrangers, les extracomunitari, comme on dit ici, que l’on veut bien sous-payer pour s’occuper jour et nuit de la nonna incontinente, mais ni loger, ni voir et à qui il est hors de question de construire un lieu de culte si celui-ci n’est pas à la gloire de toute sainte puissance catholique.

Bref, une ville lourdasse, prétentieuse et hypocrite où l’on se masse dans les églises pour assister à la messe, en fermant les yeux sur les innombrables jeunes femmes venues d’ailleurs contraintes à se prostituer sur les boulevards. Une cité dont le maire a concentré une grande partie de son énergie à la lutte contre les laveurs de pare brises aux carrefours.

Pendant que localement Bologne se transformait, l’Italie n’en finissait pas de dégringoler vers la précarité et la pauvreté.

Aujourd’hui, la fortune du pays, massée entre les mains des commerçants et des industriels, qui jouissent d’innombrables avantages, stagne. Semaine après semaine, le pouvoir d’achat se réduit de façon notable. Le pourcentage de jeunes diplômés inactifs ou sous employés, sous payés et condamnés pendant des années aux emplois précaires renouvelables (ou non) tous les six mois est énorme. Particulièrement parmi les jeunes diplômés des classes moyennes venus du sud et pour qui les familles ont fait des sacrifices financiers. A 35 ans, titulaires de deux « lauréa », ils sont spécialisés dans les CoCoCo (Contrat de coopération collaborative, imaginé par Marco Biagi, expert du gouvernement Berlusconi pour la libéralisation du marché de l’emploi et assassiné par les brigades rouges en 2002) qui prennent souvent la forme de soutien scolaire pour le compte de coopératives qui les paient 6 euros de l’heure. Ils partagent des appartements et n’ont assurément pas les moyens d’envisager de fonder une famille. Ce qui est fort dommage car le taux de natalité de l’Italie est le plus faible d’Europe. Le renouvellement de population n’est pas assuré et il n’y aura effectivement personne pour financer une retraite publique à ces jeunes sacrifiés des années 2000.

C’est alors qu’une grande partie de la masse des jeunes étudiants, à qui l’espoir d’un futur professionnel épanouissant est refusé, s’est laissée glisser dans l’inaction, devenant amorphe, morne, fermée à autrui, indifférente à la ville.

Le soir, dans certaines rues piétonnes du centre, des hordes de garçons et de filles tournent sans fin tenant à la main des bouteilles de bière qu’ils fracassent sur le sol après les avoir consommées.

Au fur à mesure que la nuit avance les démarches se font plus titubantes et les voix plus perçantes. Des hurlements montent des arcades.

Et chez les riverains monte une colère irrépressible qui risque de conduire même les plus pacifistes d’entre eux à appeler à une répression drastique.

Depuis peu, dans les rues excentrées, des néos nazis bardés de croix gammées attendent leur heure pour se jeter des innocents solitaires arborant un signe de la paix et les bourrer de coups.

Au petit matin les rues sont jonchées de verre, de canettes, de papiers, de mégots. Les portes de demeures anciennes affichent des tags grossiers et des flaques de vomi souillent les trottoirs.

La belle Bologne, si fière de ses palais moyenâgeux, de ses places pavées, et de ses portiques, subit chaque nuit les outrages des nouveaux vandales. Ils n’abiment pas pour détruire, mais pour combler un vide, immense, qui est celui de leur existence.

Le 20 octobre s’est tenue à Rome une manifestation contre la précarité.

J’ai de plus en plus le sentiment que tout est lié. Si le travail est précaire, si la vie est précaire à quoi bon respecter les monuments, les demeures d’antan et leurs habitants.

La décadence avance, irrésistiblement.

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6 réponses à “Bologne, précarité et décadence

  1. On voit un peu la même chose en Espagne ..

  2. Idem un peu partout en Belgique,et surtout dans les ex bassins sidérurgiques dit « Zones économiques sinistrées ».

  3. Bien vu et effectivement, c’est un phénomène généralisé.
    Taguer son nom pour exister, casser pour se sentir important ou juste vivant.
    Portester aussi en détruisant les symboles publics…
    🙂

  4. Pour info,Diego Melchior est à Bologne; il faudrait l’interroger sur ce sujet…

  5. en Italie, en Espagne, en Belgique….
    je viens de lire l’article sur la jeunesse au Japon…
    donc au Japon aussi, la jeunesse souffre.

    ce qui évidemment très inquiétant.
    Ils ne sont pas en situation de misère, mais juste au-dessus, de quoi survivre en faisant des petits boulots et en partageant des appartements, masi pas de quoi envisager un avenir plaisant.

    autre pays, autre jeunesse: les jeunes Indiens, pays en pleine croissance, sont enthousiastes, dynamiques, bourrés de diplômes.
    j’en ai rencontré des dizaines.
    d’aujourd’hui les jeunes diplômés n’ont plus besoin de s’exiler pour travailler.
    la croissance commence à aussi à bénéficier aux plus pauvres;
    Je ne ferai pas de projections sur le futur économique de l’Inde, je n’en ai pas les compétences.
    mais je vois que la jeunesse a des aspirations, des rêves.

    c’est seulement dans les milieux les plus occidentalisés de Bombay, Delhi ou Bangalore qu’une « rébellion dorée », qui fume, boit et fait la fête commence à créer quelques remous dans le familles nanties.

    @julien toledano
    je ne sais pas qui est Diego Melchior, mais s’il a envie de papoter en français avec moi devant un verre de Pignoletto, il peut me joindre sur mon blog.

  6. On pourrait se demander ce qu’il adviendra aux nouveaux « golden boys »indiens lorsque les rapaces de l’ économie néo lib’ qui déferlent sur ce pays seront repus ?

    A n’en pas douter, mes parents avaient le même enthousiasme, le même dynamisme, les mêmes rêves dans les années 50′ et sans conteste, la libération des moeurs tous bénèf’ pour la jeunesse d’alors l’était aussi pour la libération marchande; et vice-versa.

    Mais moins de vingt ans plus tard les choses de la vie et les joies qui vont avec avait déja une autre odeur, et sous les pavés on découvrait qu’il n’y avait pas de plage et les CRS qu’on ne leur lançait pas du sable!

    J’avoue être assez ignorant de ce qui se passe en Inde au niveau socio- politico-économique, mais vus qu’un travaileur précaire occidentale payé à 6 eur l’heure fait suer le bas’d’laine d’un employeur, autant que celui-ci délocalise pour aller offrir « l’Amerique de Mr Ford » aux ex-gosses des décharges de Calcutta pour 1,05 eur l’heure dans le dévelopement de l’OGM, la croissance du nucléaire et de la recherche pharmaceutique.

    Mais dans moins de vingt ans?…

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