Précaire jusqu’au bout. Voire après.

(Nicolas)

Il y a près d’un an, nous étions cinq à l’enterrement du vieux Charly. Pour la première Toussaint, personne ne viendra sur sa tombe. Pas la moindre fleur ne sera déposée.

Cet enterrement pathétique, je l’avais raconté sur un blog. « Vous n’attendez plus personne ? On peut commencer ? » avait demandé l’employé des pompes funèbres. Qui voulait-il qu’on attende, ce 13 novembre 2006 ? « Allez-y », lui ai-je répondu, en tant que seul jeune de l’assistance.

J’étais venu parce que j’aimais bien le vieux Charly, que je bossais à côté du cimetière mais aussi pour faire plaisir à ses copains qui avaient « organisé » la cérémonie.

Je voulais faire « la foule » car ces copains, en préparant l’enterrement pensaient aussi à leurs propres enterrements, la grande peur de finir tout seul. Par ma présence, je leur ai montré qu’ils ne finiront pas tout seul…

Après, j’ai essayé d’en discuter avec eux : ça sert à quoi, leur ai-je demandé ? Charly a failli mourir tout seul chez lui. Il est mort tout seul à l’hôpital. Ca aurait été grave qu’il soit enterré tout seul ?

Ce qui m’a fait le plus de peine dans cette histoire, c’est la manière dont les copains du vieux Charly se sont démenés pour organiser les obsèques. Charly n’avait pas de quoi se payer des funérailles… et comme il n’avait pas de famille, personne ne pouvait toucher à sa modeste réserve, les procédures de justice étant très longues.

Aussi, les copains voulaient payer eux-mêmes pour que Charly soit enterré avec ses proches. J’y ai mis mon veto : on a mieux à faire de notre argent. Ils étaient attristés de ma position, s’indignant de mon manque de cœur… Je préférais juste lui payer des petits Sauvignon de son vivant qu’une cérémonie pour sa mort.

La justice m’a aidé : avant de procéder à l’inhumation, il a fallu s’assurer qu’aucune famille n’était vivante, ce qui a pris plusieurs semaines (le temps de débloquer les quelques sous qui restaient sur le compte à Charly et qui n’avaient pas été saisis par l’hôpital).

« On a mieux à faire de notre argent » est la raison que j’ai invoquée. Je pensais en fait : qu’est-ce que ça peut faire qu’il soit enterré avec sa famille, si personne ne va sur la tombe ?

Je n’allais pas leur dire : « Personne ne viendra sur vos tombes ».

Rien à voir avec la précarité, ce billet ? « La précarité se définit comme une très forte incertitude quant aux chances de conserver ou récupérer une situation acceptable dans un avenir proche ».

Et après sa mort ?

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19 réponses à “Précaire jusqu’au bout. Voire après.

  1. un sujet qui frappe

    Nicolas , je reste sans mot ; juste qu’à mon avis ce sujet là à bien sa place ici …

  2. Frisaplat,

    Merci ! Malheureusement oui, il a bien sa place… Même s’il n’est pas d’une grande gaité !

    A la relecture, je constate qu’un lien ne se voit pas, sur « se définit » dans le dernier paragraphe (il point sur la définition dans Wikipedia ».

  3. Ton billet me rappelle un papier que j’ai écrit en 2002 : « L’homme au fond du trou ».
    C’était un ancien légionnaire, je l’ai trouvé dans un cimetière normand sur l’indication d’une brave dame. Le type piochait dans une fosse, il creusait la tombe de sa femme qui venait de mourait.
    En fait, il était doublement au fond du trou : moralement, il était pas dans une forme olympique je dirais. Et puis, physiquement, il creusait au fond du trou.
    Lui et sa compagne étaient deux indigents, vivant dans une caravane. Deux pochetrons.
    Le maire du village lui avait dit : je veux bien te payer les obsèques mais il faudra creuser la tombe…
    Le maire me l’a répété, quand je l’ai appelé pour savoir s’il avait bien prononcé ces mots.
    Une commune a l’obligation de payer les obsèques des indigents, c’est la loi.
    Certains restent précaires même après leur mort.
    Je crois que c’est surtout le regard des autres, des « bien pensants », qui vous range dans la précarité.
    Le lendemain, jour de parution de mon papier, le standard du journal a sauté : un tas de gens voulait aider financièrement cet homme en détresse. Curieusement les gens ne voient pas la misère des vivants, ils pleurent celle des morts.

  4. il fallait lire « qui venait de mourir », désolé pour la faute

  5. Très bel article ! J’aime beaucoup l’expression « faire la foule »…

  6. Nicolas, ton texte est juste et très émouvant.
    Il a tout a fait sa place ici.

  7. Si on est bien à égalité devant la mort, on y est quand même plus ou moins bien accueilli suivant son statut de vivant. C’est terrible quand même…
    Mais quand même, dans leurs démarches les potes entraine aussi sans doute une part de culpabilité de l’avoir laissé un peu seul, non ?

    Très beau texte Nicolas ! :-)))

  8. Phil,

    « les gens ne voient pas la misère des vivants, ils pleurent celle des morts »

    Oui… J’ai toujours trouvé bizarre le comportement des gens devant la mort. On en oublie de pleurer le défunt…

    Balmeyer et Céleste,

    Merci !

    Fil,

    Je ne crois pas qu’il y ait de culpabilité… Juste une espèce de mirroir… Ou pire « on va s’occuper de son décès pour que les autres s’occupent du nôtre ». C’est de la solidarité à l’envers ! Presque de la morale Catholique…

  9. Il y a un proverbe qui dit qu’un célibataire vit comme un roi et meurt comme un chien, alors qu’un homme marié c’est le contraire…

    On pourrait croire que pour l’indigent (le cap au-dessus du précaire…) on vit et on meurt comme un chien. Mais je ne suis pas d’accord: on vit et on meurt comme un homme. N’importe quel homme que vaut n’importe qui et les valant tous, comme disait à peu près Sartre (qui a été enterré en présence d’une foule de 100 000 personnes).

  10. Bravo Nicolas. Respect.

  11. Eric,

    Tout le monde meurt pareil… Le problème est que la vie devrait s’arrêter à la mort… pas aux obsèques ou à la Toussaint suivante ! Un cimetière devrait être un lieu où on puisse se recueillir sur des proches si on en éprouve le besoin, pas plus…

    Sarkofrance,

    Merci !

  12. P.S. Sarkofrance : faut toujours se déconnecter de la politique et parfois écrire autre chose !

  13. @Nicolas,

    C’est quand on arrête d’écrire de politique que ça devient politique.
    😉

  14. Même réaction que Sarkofrance: chapeau!
    🙂

  15. @Eric,
    C’est un peu compliqué.
    @Eric,
    Merci.

  16. Je connais aussi une dame, allemande, enterrée à Bagneux, sans enfants, sans famille. Je me demande si quelqu’un est allée la visiter depuis qu’elle est morte. Comme toi, Nicolas, je préfère garder le souvenir d’elle vivante, quand on buvait une coupe du champagne qu’elle gardait toujours au frais. J’avais fait un billet de sa belle histoire d’amour avec un prisonnier français.
    Le témoignage de Phil est très touchant, et le maire révoltant d’inhumanité.
    Je partage ton avis, c’est quand on est vivant qu’on souffre de la solitude, pas au fond du trou. Alors, aimons-nous vivants (non, Tonnégrande, ce n’est pas une proposition…)

  17. Fiso,

    Oui ! Interessons nous plus aux vivants qu’aux morts !

  18. Fauvette,

    De rien ! (ou de quoi ?)

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