La précarité expliquée aux patrons

Un texte envoyé par Juan. Vous connaissez sans doute son blog, celui d’un citoyen vigilant.

Libération rapportait récemment comment un patron italien décida de se rémunérer comme ses ouvriers. Avec 1000 euros, il a tenu 20 jours (1). Puis il augmenta tout le monde de 200 euros. Serait-ce un exemple à suivre ?

Pour ceux qui sont salariés, vous êtes vous demandés comment vous feriez avec le salaire de votre patron. Le mien gagne 10 fois plus que moi. Je le sais car ses émoluments sont dans le rapport annuel de la société. Question de transparence. Je paye l’assistante maternelle qui s’occupe (partiellement) des enfants 10 fois moins encore. Comment fait elle ?

Avec 10 fois moins de revenus, mon patron serait peut être plus sensible à la précarité de ses salariés. Ou pas. Il pourrait s’imaginer que le système lui permettra de faire mieux, de gagner plus s’il travaille plus. Dans les écoles de commerce et certaines grandes entreprises, le nouvel arrivant commence par un stage ouvrier ou « de terrain. »

Il y a longtemps, j’ai ainsi taillé des pavés au marteau et coulé du bitume près du Pont de Sèvres, en face de l’île Seguin à Boulogne Billancourt. Fraîchement admis à une prestigieuse école de commerce, j’arrivais en voiture chaque matin à 7H30 sur le chantier. Je me souviens d’un ouvrier portugais à peine francophone et d’un autre, algérien. Tous les deux avaient environ 3 heures de transport en commun par jour pour venir d’Argenteuil ou d’ailleurs. Ils gagnaient le SMIC. L’un avait laissé sa famille au pays. Nous commencions la Kronenbourg vers 9 heures, avant le marteau-piqueur.

Ce type de stage est censé montrer (une dernière fois ?) au futur cadre combien la vie est dure en bas. Et pourtant on l’oublie bien vite. Les « meilleurs » seront grands patrons et oublieront qu’un SMIC ne suffit plus pour élever une famille.

L’expérience, volontaire, de ce patron italien me laisse penser que la précarité n’est plus expliquée aux patrons de PME et de grandes entreprises. Ils ne la vivent donc jamais.

Ce serait pourtant une belle idée de formation permanente.

Non ?

1 Libé

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15 réponses à “La précarité expliquée aux patrons

  1. Une excellent idée… qui se heurtera au principe qui régit l’esprit de la majorité des winners.
    Ils sont convaincus de mériter ce qu’ils gagnent, et donc que ceux qui gagnent moins (voire rien), méritent moins (voire rien).
    Et dans leur logique, si tu mérites moins, tu te démerdes avec ce que tu as ou tu te démerdes pour gagner plus.
    Pour eux, le fait que ce soit dur n’est qu’une incitation à se sortir les doigts du… vous avez compris. Et les rares qui, comme ce patron italien, augmenteraient leurs employés pour que ce soit un peu moins dur, ne remettrons jamais en cause le fait « évident » que leur temps vaut toujours 10 (ou 20, ou 70) fois plus que celui de leurs employés.

    Et je ne parle même pas de leur argument éculé : si je les payais plus, je n’aurais qu’à mettre la clé sous la porte. Mais le contre argument (une entreprise qui ne peut pas rémunérer décemment ses employés pour rester à flot n’a pas de raison d’être ou est très mal gérée) ne les atteint pas. Peut-être parce qu’il remettrait en cause leur sacro-sainte supériorité de winner 😉

  2. Les stages ouvriers sont une vastes fumisteries. Une sorte de complaisance affreuse des grandes écoles ! On vous fait pleurer sur le sort des ouvriers pendant quelques mois. Et puis on oublie vite tout ça et on vous dit : « bon ben maintenant on va apprendre à gérer ces gens là ».

  3. Les pavés, j’espère que tu ne les as pas scellés trop solides, ils pourraient bien reservir un de ces jours !

  4. Dans mon fantasme, les « cinq semaines obligatoires en usine » occupent une belle place ! 🙂

    @valeuf : bien dit.

  5. +1. Bon texte.

  6. Mon patron a récemment glissé dans une conversation qu’on devrait diminuer le montant du chômage (ici en Belgique, 900€ maximum) pour décourager les chômeurs qui s’arrangent pour ne pas travailler. A quel moment il s’est dit que 900€, c’était une situation enviable?? Moi j’ai connu un mois de chômage cette année, je n’ai pas de voiture, pas de crédits à rembourser, juste un loyer très raisonnable, et après avoir payé mes factures et ma nourriture il ne me restait même pas de quoi acheter le journal!!
    Il y a des gens qui ont effectivement besoin de revenir à la réalité de temps en temps!

  7. Au bout d’un certain nombre d’années dans l’aisance, on oublie facilement la réalité. C’est valable pour le patronnat, mais pas seulement. Pas mal de politiques, au niveau national, ne se rendent plus compte de ce qu’est la vie de tout les jours. Le pouvoir coupe de la réalité…

  8. @Don Lorenjy : je suis plutôt d’accord. mais je n’attribue pas cela qu’à ceux qui auraient une mentalité de « winners ». Un commerçant ami autodidacte en a visiblement telle bavé qu’il tient pour normal de détruire tous les « avantages acquis » de certains. est-ce pour partie la nature humaine ? Vaste débat.
    @valeuf : ce fut exactement mon expérience ! A peine à l’école, mon premier cours de production m’expliquait les avantages de la rémunéraion à la pièce bien faite dans les usines… saloperie!
    @zab : malheureusement si (sous le Pont de Sèvres, à Boulogne Billancourt, côté Clamart)
    @Marie D : je reste optimiste comme vous.
    @Kanard : c’est pour cela qu’il fauit militer pour « sortir les sortants « très régulièrement !

  9. @innerwar : merci!

  10. Je suis d’accord avec l’article et les commentaires, seulement une question par rapport au premier commentaire: si « une entreprise qui ne peut pas payer décemment ses employés n’a pas de raison d’être », alors on fait quoi ? On ferme ? On délocalise ? Je suis d’accord avec vous mais je suis sûr aussi que ce ne doit pas être aussi simple, car les entreprises ce n’est pas que Lagardère et Vuitton comme « à TF1 », c’est aussi le-patron-du-restaurant-routier-qui-fait-comme-y-peut.
    Bravo à l’auteur.

  11. Très bon article , je vais en parler. je peux parler de mon expérience: j’ai payé mes études de deux façons: travail et bourses, le travail c’était dans une ferme l’été comme saisonnier , des kilomètres de binages de betteraves à la main, du tri de pommes de terre à la main sur des machines qui secouent, puent et peuvent casser les os. J’ai fait ça 4 ou 5 ans de suite. Et oui, j’ai commencé à travailler à 16 ans, l’été. Pour mettre un peu de beurre dans ma vie, puis financer un peu les études. Ca ne comptera sans doute pas pour la retraite

    Alors oui, renvoyons les winners dans les usines,et faisons les vivre avec les minima sociaux. Tiens ce serait une belle condamnation , la taule, les TIG ou le stage « vie précaire » pour les délits financiers!

    Et qu’on ne me dise pas que c’est un truc de gauchistes, hein !!

  12. @Dagrouik,

    Oui, faire vivre au RMI les accros des golden parachute. Mais, en pratique ça n’est pas possible. Ces personnes ont bien trop de relations et ils trouvent toujours des amis pour les aider! Pas juste. 😉
    Regardez un ancien président qui n’a plus où se loger: le fils Hariri l’héberge grâcieusement, il paraît…

  13. @sebc : c’est vrai, j’expose là un point de vue assez catégorique. Mais dans les fait, comment justifier de faire appel au travail d’employés, tout en disant qu’on ne peut pas les payer décemment ? Imagine-t-on quelqu’un entrer dans une boulangerie et dire : j’ai besoin de votre pain à dix sous, mais je ne peux que le payer cinq sous, il faudra bien que ça fasse…

  14. Pingback: Les coulisses de Juan :: Confidences d'un blogueur antisarkozyste à la retraite, auteur de Sarkofrance (2007-2012)

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