Vacataire, vas-tu te taire?

Ce matin, Christophe* est excité. Survolté. Le chef de projet lui a demandé d’installer une vingtaine d’ordinateurs en réseaux. Lui, simple vacataire, prend la tâche très au sérieux. Trop, sans doute. Il veut prouver ses compétences. Et même démontrer des compétences qu’on ne lui demande pas. C’est là le hic.

Tout ce que souhaite le chef, c’est qu’on branche ces foutus ordinateurs. Qu’on les connecte à Internet et que le wifi fonctionne. Point barre. Alors, qu’est-ce qu’il va inventer, Christophe, en cherchant à « reconfigurer » les postes, comme il dit ? Pourquoi il cherche des prises double ou triple ? Pourquoi il bidouille le panneau de configuration de windows ?</p>

Au-dessus du chef, il y a le responsable « Europe » de la boîte. Christophe, visiblement agité, propose de tout débrancher pour « reconfigurer » autrement. Le responsable « Europe » regarde, sévère, le chef de projet. Il l’apostrophe d’un : « Nous sommes pressés ». Le chef comprend. Il recadre Christophe : « Ne touche à rien ! »

Vacataire, vas-tu te taire ? Christophe connaît la chanson. J’ai un peu discuté avec lui. Il vit mal ce statut. Etre sans arrêt à la merci d’une personne qui vous recontacte (ou non) tous les cinq jours pour une autre mission de deux ou trois jours. Au bout d’un an ou deux c’est lassant. D’autres s’y font. Dix ans de petits contrats. Christophe, lui, a du mal.

Moi aussi, Christophe m’a agacé par son activisme forcené. Voir quelqu’un s’agiter en tout sens un lundi matin, c’est toujours un peu pathétique.

Et puis, il a des réactions bizarres. Quand le chef de projet lui présente le responsable Europe, Christophe lui demande : « Depuis combien de temps es-tu dans la boîte ? » Ce qui me surprend, c’est moins le tutoiement, imposé par le chef de projet, que la désinvolture de Christophe. Il regarde le responsable Europe comme un simple vacataire. Un égal. Peut-être qu’il a raison ?

En discutant avec Christophe, il m’apprend qu’il est anarchiste. Il ne s’intéresse pas aux élections. Je lui dis que c’est un tort. Ne pense-t-il pas qu’il serait mieux défendu avec un gouvernement de gauche ? Il me répond que la gauche et la droite sont toutes deux productivistes et que c’est ça qui ne va pas.

Il me raconte qu’un de ses camarades de classe est devenu député maire UMP. Lui, Christophe, s’est arrêté avant le bac. Le député maire, « cet enfoiré », n’a pas fait d’études très brillantes, mais « il a un bagout de tous les diables». Christophe me parle du conservatisme de cet élu, de son clientélisme.

En parlant à plusieurs reprises avec Christophe, je m’aperçois qu’il n’a jamais connu que des boulots précaires. C’est toujours le même schéma qui revient. Il s’engage dans un emploi. Il travaille beaucoup, et souvent son travail n’est pas reconnu. Et finalement le clash avec l’employeur. « C’est pour ça que je préfère finalement être vacataire », me confie-t-il « car on est libre de partir quand on veut. »

Il a travaillé pendant dix ans dans un laboratoire photo où il effectuait un nombre d’heures considérable. « Mais ça me passionnait », avoue-t-il. « On faisait de la photo de mode, des portraits. C’était intéressant. »

Aujourd’hui, cet emploi n’existe quasiment plus, à cause de l’apparition du développement informatisé. Mais Christophe a toujours la passion de la photo. Il en réalise et en met en vente sur un site Internet. C’est une petite source de revenue. Quelques euros par mois. L’espoir de voir ses gains augmenter. Christophe parle de cette activité au chef de projet. Celui-ci ne lui répond pas. Pourquoi vouloir faire reconnaître des compétences qu’on n’exige pas de vous ? Pourquoi travailler ? Des questions qui trouve trop facilement des réponses pour un vacataire.

 

 

*Son prénom a été modifié.

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13 réponses à “Vacataire, vas-tu te taire?

  1. Ce genre de témoignage on le trouve partout en changeant les postes: c’est le mode de management à la Française, plus le chef est con et incompétent plus il se croit compétant et décide à la place du « n-1 » (expression passée dans la novlangue) pour se mousser. Et bien sûr après l’échec du chef, il se vengera sur le n-1 ou un n-2 et de manière bruyante: tout ça c’est à cause de lui bien sûr. Pour montrer qu’il est le chef, qu’il a des couilles.
    C’est encore plus jouissif pour le chef de taper sur un précaire ou de le soumettre à la pression ( cdd, interim, prestataire, vacataire) pour effrayer et satisfaire les « insiders ».

    Je vous invite à observer le comportement des groupes de chimpanzés, c’est à peu près la même chose qui se produit. Rien n’a donc changé depuis le début.

  2. Vraiment un très bel article. On parle souvent de la précarité en termes économiques car effectivement, faire ses courses, payer le loyer, avoir des loisirs, c’est la quadrature du cercle, ce n’est pas évident.

    Mais on parle plus rarement de l’absence de reconnaissance qu’implique ce statut d’employé jettable.

    Ce qui me touche aussi, c’est le côté « on peut partir quand on veut » : le vacataire ne se laisse pas bouffer, et tente de retourner sa précarité en liberté.

  3. « On peut partir quand on veut », c’est fréquent comme réaction et cela m’interroge. Ma fille, après avoir accumulé les contrats successifs et précaires a commencé à paniquer quand un CDI lui a été offert. J’avais beau lui expliquer que ça changeait peu de choses dans sa liberté à elle, une semaine de préavis à tout casser si elle décidait de se barrer, ça ne changeait rien à son angoisse.

    Je me demande quand même si cela ne s’apparente pas à ce qu’on appelle « abandonnisme » chez les enfants dont le lien avec un adulte aimant a été trop souvent rompu: tout lien qui se présente comme durable fait naître une angoisse irrépressible, parce que le lien, désormais, préfigure la rupture du lien. Ces enfants là détruisent méthodiquement tout ce qui ressemble à de la stabilité.

  4. Je vous conseille l’étude TRI*M de la sofres, ça en dit long sur ce management de merde par des cons => http://www.intox2007.info/index.php?post/2007/12/03/Les-Francais-raleurs-congenitaux

  5. @Balmeyer,

    Merci!

    @Mc,

    Intéressant ce que tu dis: « Je me demande quand même si cela ne s’apparente pas à ce qu’on appelle “abandonnisme” chez les enfants dont le lien avec un adulte aimant a été trop souvent rompu: tout lien qui se présente comme durable fait naître une angoisse irrépressible, parce que le lien, désormais, préfigure la rupture du lien. Ces enfants là détruisent méthodiquement tout ce qui ressemble à de la stabilité. »

    Bien sûr, la précarité est aussi liée à la façon dont la personne s’intègre dans un groupe, dans une structure et, à l’origine, quels sont les liens qu’elle a entretenu avec les membres de sa famille.

  6. Je reconnais la situation et la psychologie de Christophe. Oui, en situation de précarité, la tendance est de (sur)rationnaliser les raisons pour lesquelles on préfère choisir telle ou telle situation plutôt que reconnaître qu’elle est destructrice. Mais on reste incohérent avec soi-même, en faisant autre chose que ce pour quoi on est employé et on prolonge la situation de précarité. C’est une sorte de spirale vicieuse.

    Toute la question ensuite revient à démêler ce qui ressort à la personne et ce qui ressort au système. Un système qui a besoin d’emplois précaires pour fonctionner est un système corrompant à la base, puisque c’est comme avoir besoin de personnes « cassées » à la base. Il y avait un temps où le travail était un moyen de s’épanouir et désormais il est un moyen de permettre la consommation, qui peut aussi se dire la consumation.

  7. Il m’est très familier ce Christophe, il me rapelle ma vingtaine, depuis que j’ai passé la barre des trente, j’ai fini par comprendre qu’il était inutile de prouver ses compétences et se présenter multi casquettes, l’employeur s’en fout, il veut juste quelqu’un de surproductif et esclave à souhait.
    Cette situation peut aller un moment mais ne doit pas être définitive car destructrice.

  8. @Otir,

    Oui, toujours de la part de l’indicidu cette tendance à justifier le système, (jusqu’à le voir comme une sorte de « destin »).

    @Fanette,

    « esclave à souhait »?
    Oups, c’est un peu dur

    🙂

  9. Que de l’esprit créatif ici!

    Trés interressant comme blog que je trouve riche, relaxant, agréable et bien organisé!!!

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    Bonne continuation!!!

  10. Un beau billet, un personnage complexe comme je les aime, un narrateur qui n’hésite pas à se positionner, un titre excellent !
    Ce qui me touche c’est cette envie que le vacataire Christophe a de se faire aimer, de prouver quelque chose, d’être reconnu, si possible pour ce qu’il aime (les photos) sinon pour n’importe quoi d’autre.

    Il veut qu’on le regarde, lui, Christophe. Le travail il s’en fout au fond. Alors il finit par partir se faire voir ailleurs…

    Comme mc, j’ai pensé que cet homme là devait avoir eu un problème avec ses parents…

    En tous cas, merci et bravo…

  11. Oui, bel article, qui ne tire pas que dans un sens. On y voit bien des trajectoires se croiser alors qu’elles n’ont que peu en commun.
    Il interroge aussi sur la notion d’identité et de reconnaissance : est-on ce que l’on fait ? Suis-je limité à ma carte de visite professionnel ? Dois-je être reconnu en tant qu’être humain dans mon activité, ou seulement en tant que fonction répondant à un besoin. Chaque fois que je discute avec une caissière, je me dis qu’elle est plus que ça, mais qu’elle se fout de ce que je me dis : je ne suis qu’un client dans une queue. Ne suis-je que ça ?

  12. j’aime beaucoup ce billet, parce qu’il part de christophe, et que très vite on se dit, que Christophe, on l’a déjà croisé, forcément.

    je voudrais rebondir sur ce qu’écrit mc:
    “Je me demande quand même si cela ne s’apparente pas à ce qu’on appelle “abandonnisme” chez les enfants dont le lien avec un adulte aimant a été trop souvent rompu: tout lien qui se présente comme durable fait naître une angoisse irrépressible, parce que le lien, désormais, préfigure la rupture du lien. Ces enfants là détruisent méthodiquement tout ce qui ressemble à de la stabilité.”

    la stabilité est donc si essentielle pour tous, est-elle une condition universelle du bonheur?
    je ne suis pas quelqu’un de stable, ni du point de vue professionnel, ni point de vue amoureux, ni même du point de vue géographique, et pour ces 3 domaines je n’ai jamais eu envie de l’être.
    je n’ai jamais rêve d’une stabilité dans le travail, au contraire, je me lasse vite, j’aime le changement, la découverte, la routine par contre me fatigue, me lasse, j’ai l’impression de perdre mon temps si je pratique la même activité trop longtemps et mon degré de saturation est très vite atteint.
    je précise que je viens d’une famille unie, banale (juste un peu atypique, mais pas plus que la moyenne j’imagine, et compte tenu de ma génération qui avait pratiquait d’autres modes éducatifs)

    bien entendu la précarisation actuelle est dramatique car elle n’est pas choisie.
    mais pourquoi ne pas imaginer un système qui permettrait à ceux qui comme moi, aiment le vagabondage, de pouvoir le faire aisément. lâcher un boulot quand on en a marre, en trouver un autre, s’adapter à un nouvel environnement, si on le choisit, c’est exaltant (pour tout dire, je suis à bologne depuis 8 ans et j’envisage très sérieusement la prochaine étape).

    par contre qui préfère être sécurisé, qui se sent plus sédentaire devrait aussi bénéficier d’un contrat de travail digne, qui ne le lèse pas et qui luis assure de pouvoir mener à bien son projet de vie.

    en gros , j’aimerais (on peut rêver, non?) une flexibilité qui partirait, non pas des employeurs ou de l’etat, mais des travailleurs;

    nous sommes tous différents et vivre ensemble est aussi respecter les désirs individuels.

  13. @celeste,

    Oui, tu as bien dit ce que serait une « flexibilité » ou une liberté sans précarité, bref sans misère.

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