Les médecins et la retraite: vers une rupture d’équilibre?

(Farid)

Travailler à l’âge de la retraite est devenu une tendance chez les médecins. Officiellement, les motifs invoqués sont l’altruisme du médecin et le désir de rester actif; mais, plus prosaïquement, les motifs pécuniers ne sont pas étrangers à cette poursuite d’activité plus subie que souhaitée.

La retraite est sans aucun doute l’un des modes d’accès, les plus scandaleux, à la précarité. Après avoir travaillé (et souvent bataillé) toute une vie, se retrouver, une fois la retraite venue, marginalisé ou même précarisé, est insupportable.
On pourrait passer en revue les différentes catégories sociales pour bien percevoir la facilité avec laquelle certains tombent de l’aisance des couches supérieures de la société vers les catégories du dessous.
Jusqu’à présent, les médecins faisaient partie de ces catégories sociales aisées voire même protégées. Même si nombre de généralistes connaissent des fins de mois plus aussi évidentes que dans les années 70-80.
Pour autant, parler de poursuivre une activité après la retraite est assez curieux pour un médecin. Surtout quand on sait qu’un médecin ne prenait pas sa retraite aussi systématiquement que tout le monde mais travaillait souvent bien au delà de l’age où les autres s’arrêtaient.
Mais, depuis l’arrivée du temps de travail réglementé et des « 35h-pour-tous », le regard sur l’emploi et la retraite a changé, même pour les médecins. Même si les médecins restent toujours en majorité un peu plus attentifs au sort de leurs concitoyens, loisirs et soins de soi prennent peu à peu le pas sur l’altruisme des temps passés …
Signe des temps, le dernier bulletin du conseil de l’ordre propose un dossier dans l’air du temps, intitulé «Poursuivre une activité libérale, après son départ en retraite». Le dossier commence par une évidence puisqu’il n’est pas indispensable de faire un dessin pour expliquer l’impact d’un « rythme de travail soutenu » sur la santé, ni de reprendre les statistiques des accidents vasculaires chez cette catégorie de la population.

«Arrivés à 65 ans, nombre de praticiens, souvent épuisés par un rythme de travail soutenu, choisissent de s’arrêter » dit l’article en introduction. Encore qu’Eric Mainville, serait quand même bien tenté de nous expliquer qu’ils ne font pas plus d’infarctus que les entraîneurs football ou les coaches de rugby. Reconnaissons leur au moins ça, calmer Zidane ou canaliser Chabal ne doit pas être si évident que ça.

Reconnaissons aussi la pénibilité du travail de certains hospitaliers qui enchaînent des nuits de garde aussi désespérément blanches que les journées à rallonge sont de plus en plus noires. Affairés au bloc opératoire dans des conditions de stress parfois intense quand ce n’est pas tout simplement dans des services d’urgence ou de réanimation très « animés ».

C’est pour cela que lorsque que j’ai lu la suite, j’ai trouvé l’enchaînement assez révoltant. Arlette Chabrol dit ceci : «Pour autant, tous ne se sentent pas prêts à devenir, du jour au lendemain, de parfaits « rentiers »». Certes elle rajoute, «Mus par le désir de se rendre utiles etc …». Mais convenons que si Arlette Chabrol (et non Chabot) choisit de ne pas chabroliser le sujet, elle le chabotise quand même en nous livrant d’entrée de jeu (comme l’autre Artlette, mais pas la Laguiller !), une explication limite sarkozyste, à cent lieux de la réalité.

Rentier moi ? Pour le moment, le seul bien que je possède, comme nombre de médecins, c’est ma maison[1] et encore. Elle appartient plus à la banque qu’à moi. Du moins pas avant 15 ans !

Donc chère Arlette, à la retraite, je ne serai pas plus rentier que maintenant. Mais bien au contraire, juste précaire ou en équilibre précaire …

C’est du moins ce que m’a expliqué le conseiller d’Axa Assurances, venu me vendre la garantie de ne pas le devenir. Pour ce conseiller en fiscalité, placements en tout genre et retraites complémentaires, la chose est limpide. Mon salaire sera divisé par 2 et encore il ne parlait que de la partie fixe de mon salaire qui n’en représente que 60% voire 50% les bon mois.

Pour le reste, essentiellement représenté par le paiement de mes gardes, astreintes et autres indemnités en tout genre[2 ], tout s’arrêtera net ! Et comme le train de vie d’un médecin est assez conséquent cela reviendrait à fermer net l’arrivée de carburant d’un Jumbo Jet chargé en plein vol … je vous laisse imaginer la suite. Même avec un salaire correct, la moitié des 2 tiers, ça ne fait pas bezzef. Surtout quand on a pris l’habitude de dépenser chaque mois, les 2 moitiés des 2 tiers, sans se soucier de quoi que ce soit d’autre.

Rien à rajouter de plus que, à aucun moment dans ce dossier, il n’est question de perte de salaire ou de baisse de revenus pour justifier la poursuite d’une activité, mais d’un tas de raisons comme le désir de se rendre utile ou l’envie de rester actif. A aucun moment, non plus, n’est expliqué le détail de ce rendre utile bien appréciable, sauf peut être quand le Dr William Junod, (conseiller du conseil de l’ordre des médecins), évoque les grands services que peuvent rendre les médecins retraités en aidant leurs confrères plus jeunes, confrontés à cette nouvelle malédiction qu’est la baisse de la démographie médicale. Le dossier, au demeurant assez bien ficelé (pour ceux qui ont une calculette coincée entre le lobe frontal et le tronc cérébral), explore, tous les arcanes de la fiscalité et des prélèvements obligatoires, qui tournent autour de cette reprise.Autant dire que je ne l’ai lu que pour écrire ce billet, parce que me contorsionner pour savoir comment payer moins d’impôts ou de charges sociales au moment du départ à la retraite quand on connaît la précarité de la société me paraissait assez déplacé voire malsain. Il y a même un site dédié exclusivement à cette nouvelle préoccupation. Mais un fait est là, si le conseil de l’ordre juge utile de conseiller les médecins, qui sont le plus souvent habitués au étages supérieurs de la société, sur cette période où la baisse de revenus peut devenir pénible, on peut se poser des questions sur ce qui se passe dans étages du dessous ou dans les couches moins gâtées de la société. Si l’époque veut que les plus aisés commencent à s’interroger sur une éventuelle entrée dans le monde de l’équilibre précaire, il n’est pas si malaisé de s’imaginer ce qui se passe en ce moment chez ceux qui sont déjà dans la précarité.

Notes

[1] Maison dont une partie est souvent utilisée par les médecins de ville comme cabinet médical [2] Les médecins hospitaliers qui n’exercent qu’en secteur public exclusif, touchent une prime pour les inciter à ne pas faire d’activité libérale (300€/mois environs)

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Une réponse à “Les médecins et la retraite: vers une rupture d’équilibre?

  1. Quand les gros maigrissent, … les maigres meurent .
    ( Proverbe chinois )

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