Engrenages de la précarité

Aujourd’hui, c’est un billet d’Otir. Cette jeune femme est une française vivant aux Etat-Unis, si j’ai bien compris 😉Sur son blog, elle aborde des sujets divers, dans un style élégant. C’est toujours un moment de réflexion, de respiration. Et on peut aussi y trouver des notes sur le rapport entre les cultures française et américaine. Voire des échos de la campagne présidentielle.

Il y a très longtemps que je voulais (ou devais) écrire un billet qui tourne autour des thèmes de la précarité, des termes de la pauvreté, de l’exclusion, de la spirale incomprise, et puis surtout qu’Eric de Crise dans les Medias me l’a souvent demandé si gentiment, parce que j’aime le site Equilibre précaire que vous devez sûrement avoir dans vos signets ou vos abonnements rss, tant il offre des regards variés et lucides sur ces questions de société qui doivent secouer nos torpeurs.

Au début, je crois que je m’étais dit, comment parler du phénomène sans faire de pathos nécessairement, ou bien, comment faire un billet ethno qui décrive une réalité plus lointaine, pour intéresser le lecteur à ce qui se passe ailleurs qu’au pays, le doux pays de mon enfance, surtout que la golden medina est aussi le pays de la précarité par excellence.

Et puis, à force de me poser des questions, comme d’hab, je n’agis pas, et le billet reste en travers de mon traitement de texte, ni en panne, ni écrit, à l’état de projet bien précaire. Verra-t-y, verra-t-y pas le jour de sa publication ? La précarité, c’est un peu ça, cet état mal équilibré qui vous fait balancer en permanence entre l’énergie de continuer et la fatigue de se battre, l’inconfort de l’incertitude et l’épuisement refoulé pour ne pas montrer ce que vous ressentez, ce que vous vivez.

Parce que dans la précarité, il y a aussi un intense sentiment de culpabilité, qui se résume à « si je suis dans cette situation mal confortable, c’est bien de ma faute », c’est que je n’ai pas su faire ce qu’il fallait, c’est que je ne mérite pas mieux, c’est que je suis un cancre de la réussite sociale. Il y a un message qui vous trotte souvent dans la tête qui se décline en « j’ai pourtant tout pour y arriver », et son corrélaire « alors pourquoi est-ce que je foire tout ? ». La précarité, c’est aussi regarder le monde avec les yeux de quelqu’un qui trouve tout difficile, et qui ne comprend pas pourquoi les autres apparemment n’ont pas cette sensation, parce que bien sûr, on est tous dans le même cas à masquer ce que l’on ressent et ce que l’on vit, et que cela n’a jamais réconforté personne de se dire que son voisin est certainement dans la même situation inconfortable, et peut-être cache aussi derrière une façade ses propres difficultés.

C’est tellement difficile d’essayer de faire ressurgir la sensation de sérénité tranquille et de sécurité sans que cela soit nécessairement fantasmer sur un paradis perdu de l’enfance où on était pris en charge et peut-être insouciant. En réalité, ce sentiment n’existe tout simplement plus, c’est comme si même ces souvenirs là étaient décidément teintés de l’indicible impression que déjà quelque chose était menaçant et nous prédestinait en quelque sorte à ne connaître que cela, l’inquiétude diffuse que tout pouvait basculer et être perdu du jour au lendemain. Et finalement, que cette peur diffuse est à l’origine des échecs successifs dans la poursuite de la sécurité matérielle et affective.

Et que puisque c’est la seule chose qu’on aurait jamais connu, c’est le seul moyen de continuer à vivre, dans cette incertitude, celle de ne pas savoir comment un avenir qui n’existe pas vraiment peut s’envisager alors que nos notions mathématiques nous assurent que la matérielle ne suivra décidément pas, à moins d’un coup de baguette magique, alors que se projeter dans des buts concrets est constamment mis à mal par les difficultés qui surgissent quand absolument personne n’est là pour prendre en charge ce qui pourrait être délégué, si la matérielle assurait, autrement dit la personne qui vit dans la précarité doit constamment passer d’une tâche à l’autre pour faire tenir l’édifice, quand ceux qui sont déjà assurés d’un édifice solide, le sont parce que tout le monde a déjà sa place et son poste pour s’occuper de tenir qui les murs, qui le toit, qui les vitres, qui le plancher, qui les meubles.

Alors, autant se résoudre à vivre sous un toit solide sans meubles, pendant qu’on s’efforce de solidifier le plancher, même si les vitres sont toutes brisées et que le vent et la pluie qui s’engouffrent démolissent au fur et à mesure ce que l’on arrive péniblement à maintenir. Quand on aura réussi à remettre des carreaux en place, il sera de nouveau temps de réparer les planchers et tant pis pour les égratignures aux genoux et l’impression de ne plus savoir marcher droit.

Advertisements

3 réponses à “Engrenages de la précarité

  1. Merci Eric ! à propos, aussi, combien est-ce que je te dois pour le « jeune femme » ? 🙂 j’adore. Oui, je vis bien aux Etats-Unis, depuis dix ans maintenant. Et merci aussi pour la qualification de mon blogue, j’ai vraiment apprécié.

  2. très beau texte, vraiment, merci Otir
    ce que tu écris sur la culpabilité me semble particulièrement juste.

    c’est une des clés du pouvoir que le patronat et l’état, qui se faisant s’éloigne de la démocratie, exercent sur ceux qui subissent la précarité sans l’avoir souhaité (parce que l’on peut le choisir et aimer vivre au jour le jour)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :